LUMIÈRES SUR LE GRAAL (1) : GEORGES BERTIN & LE TERREAU NORMAND

Après celle sur le dionysisme, qui n’est pas terminée, je commence ici une nouvelle série d’articles, cette fois-ci sur la forêt de Brocéliande, la quête du Graal, et les chevaliers de la Table Ronde. J’inaugure cette série par un premier article rassemblant des notes prises au cours de la lecture de deux livres de Georges Bertin : La Quête du Graal et l’Imaginaire (1997) et De Quête du Graal en Avalon (2016). Ces notes sont personnelles, elles ne sont pas un résumé, j’ai pris simplement ce qui m’intéressait. Bonne lecture !

Georges Bertin – La Quête du Graal et l’Imaginaire (1997)

Le mot graal apparaît au XIè siècle (dès 1010). En 1150, gradalis(graal) et scutella (écuelle) sont assimilés. C’est un nom masculin répandu aux XIIè-XIVè siècles. Il désigne à cette époque, une coupe ou un vase, cratalem qui se rattache au grec kratêra, vase où on mélangeait l’eau et le vin, où réceptacle à huile. Il y a l’idée de contenant (grazal), équivalent au calice (calix), à la marmite et au chaudron (calderon), ou encore Sang Réel pour Saint Graal, etc. (p. 47)

Il y a une connotation digestive et alimentaire, dans son imagerie, comme avec les alambics des alchimistes. (p. 51)

Le graal peut être vu comme le sein ou l’utérus maternel qui alimente et fait naître. Le pays du graal est stérile et dévasté, et le chevalier élu doit lui redonner la fécondité perdue. C’est une reconstitution d’un état paradisiaque. (p. 53)

Il symbolise la quête de la dame, passant d’un « ascétisme dualistique à une doctrine de l’amour qui va euphémiser le contexte charnel » (p. 54)

Il est toujours accompagné (constellé) d’autres symboles. La coupe, le plat, la lance, l’épée… Qu’on retrouve dans nombre de traditions. Par exemple, chez les Tuatha de Dannan d’Irlande, la pierre de Fail à Failias, l’épée de Nuadu à Goirias, la lance de Lug à Findias, le chaudron de Dagda à Murias. (p. 55)

Le graal a des parentés avec la mystique musulmane médiévale. Chez eux le roi, souverain de l’univers, possède une coupe, royale et mystique, dans laquelle il contemple le reflet du cosmos. Les musulmans l’attribuent aussi à Alexandre le Grand. Il contient le vin mystique et divin. Cf Mike Barry, Ahmad Shah Bâba. (p. 57)

En Irlande, le chaudron de Dagda pouvait nourrir une armée sans se vider ; en Galles, le chaudron de Bran faisait revivre les guerriers tués au combat. C’est une corne d’abondance, un élixir de vie. (p. 58)

Chez les Celtes la quête du graal participe des attaques de l’Autre Monde pour en rapporter le chaudron inépuisable, que Cuchulainn conquiert deux fois, mythe de héros civilisateur, à la fois dieux agraires et rois des morts. Cf Hubert Henri, Les Celtes, 1968. (p. 59)

Ça me rappelle la commensalité de l’âge d’or. En effet, la table ronde succède à la table de Joseph d’Arimathie, et à la Cène du Christ. Par extension, il s’agit pour moi d’instaurer le nouvel Adam.

En 1280 à Magdebourg a lieu un tournoi dont le prix est une jeune femme appelée Sophia, on plante à l’occasion un camp de tentes appelé le Gral. À Brunswick au XVè siècle le Graal est une grande fête populaire qui a lieu tous les sept ans jusqu’en 1481. Le mot grâlen désignait un joyeux tapage, dans le sens de brailler (grölen). Au XVIè siècle gralisieren ou kralisieren est en usage en haut allemand et désigne un joyeux chahut. Se rendre aus Grals signifiait festoyer. La poésie populaire donnait au mot graal le sens de lieu de réjouissances. Dans une ancienne prière de Brème, les onze mille vierges dansent devant Marie face au Graal céleste. (p. 61-62)

Domfront, capitale de coeur d’Henri Ier, dont le château est fondé dès 1020, est central dans cette histoire. Parmi d’autres, Geoffroy de Monmouth y passa, l’auteur de l’Histoire des Rois de Bretagne, de la Vie de Merlin, et des Prophéties de Merlin. À la mort d’Henri Ier en 1135, Henri II et son épouse Aliénor, y amènent des troubadours, Chrétien de Troye (attaché à la fille d’Aliénor, Marie de Champagne). (p. 84)

Un extrait révèle une parenté symbolique entre Lancelot et les ducs normands, via l’héraldique et le léopard qui est leur emblème, comme il s’oppose l’animal royal qu’est le lion (cf. Michel Pastoureau) : « Merlin dit que du roi qui mourra de chagrin et de la reine douloureuse naîtra un merveilleux léopard fier, hardi, enjoué, courageux et gai qui surpassera en orgueilleuse vaillance toutes les bêtes de Bretagne qui auront affiché leur orgueil devant lui. » (p. 88)

Georges Bertin rapproche trois personnages hagiographiques avec les héros chevaleresques : Ernier avec Léonce de Payerne, Ortaire avec Arthur, Bômer avec Baudemagu. (p. 91) De même Lancelot du Lac peut être rapproché de saint Fraimbault de Lassay, Frambaldus de Laceio (traduction : le lancier du lac), moine ermite du VIè siècle (p. 121). Ils connaissent tous les deux un scénario initiatique dans leurs jeunes années : une séparation (enlevés à leurs parents), une marginalisation (éduqués dans un endroit retiré : chez la Dame du Lac pour Lancelot et à l’abbaye de Micy pour saint Fraimbault), une agrégation (l’un accueilli à la cour du roi Arthur, l’autre à la vie apostolique chez ses compagnons du Passais), tous deux associés au conte de la charrette, et finissent leurs jours dans un ermitage retiré, leur tombe honorée à l’égale de celle d’un saint (p. 127).

Il y a eu trois tables : celle de la Cène, avec Jésus Christ et ses apôtres, celle de Joseph d’Arimathie, et la Table Ronde établie par Merlin. (p. 118) Cette trinité se retrouve chez les Celtes autant que chez les Chrétiens. La triple déesse Brigit, le tryskell, par exemple, mais ici ce seraient la triple femme Morgane-Guenièvre-Viviane, ou la triple Yseut la Reine-Yseut la Blonde-Yseut aux Blanches Mains. (p. 180)

Viviane vit « en la marche de la Petite Bretaigne », où Merlin tombe amoureux d’elle et la fréquente, lui apprenant la maîtrise des sorts, ce qui se retournera contre lui : « À la fin, elle sut par lui tant de merveilles qu’elle put s’en jouer et l’enferma tout endormi dans une caverne au fond de la forêt périlleuse de Darnantes, qui touche à la mer de Cornouailles et à la forêt de Sorelois. C’est là qu’il demeura dans l’état où elle l’a mis… » (p. 142)

Le propos de Georges Bertin est résumé ici : « Dans l’ensemble, nous concluons que la Matière de Bretagne est, pour l’essentiel, anglo-normande. » (p. 158)

Georges Bertin – De Quête du Graal en Avalon (2016)

Le graal est un vase, un contenant, grazal (provençal), grial (espagnol), équivalent au calix (calice), marmite ou chaudron (calderon). Le crater était un vase où l’on mélangeait l’eau et le vin. (p.19) Chez Wolfram Von Eschenbach, une noble dame est seule à pouvoir porter le Graal, elle s’appelle Répanse de Schoye (Répand la Joie). Dans le livre V du Parzifal, on peut lire : « Le Graal était la fleur de toute félicité, une corne d’abondance de tous les délices du monde, si bien qu’on pouvait presque le comparer aux splendeurs du Paradis. » (p. 27-28) Et au XVè siècle à Brunswick, le Graal était une fête populaire fêtée tous les sept ans jusqu’en 1481. Le mot grâlen désignait un joyeux tapage, dans le sens de brailler (grölen). Au XVIè siècle, gralisierenou kralisieren, faire un joyeux chahut, était en usage en haut allemand. Se rendre aus Grals signifiait festoyer. La poésie populaire donne au mot graal le sens de lieu de réjouissances. Dans une ancienne prière de Brène, les onze mille vierges dansent devant Marie face au Graal céleste. (p. 29)

C’est Michael Barry qui rapproche la mystique musulmane du moyen âge et les légendes du Graal (La Table Rond et Les Mille et Une Nuits), et a traduit l’oeuvre du poète afghan Ahmad Shah Bâbâ, dont les derniers vers donnent : « Sois lumière de la lumière éternelle / Et quand je vis le cadre du miroir bien face à face / Ton visage y fut la splendeur de l’être / Majestueux y parut l’existence du monde / Ahmad ! Tais ces choses qui doivent être tues / Au sein de la guilde des Hommes de Coeur demeure / Et respirent le parfum du Graal du bon roi Djam » Symbole royal et mystique, dans la mythologie persane, le graal symbolise la coupe du roi souverain de l’univers Djmashêd, dans laquelle il peut contempler le reflet de l’univers entier, et les rois d’Iran se faisaient représenter avec une telle coupe, que les musulmans attribuaient aussi à Alexandre le Grand. (p. 33-34)

Évidemment toutes ces notes ne sont pas innocentes, ni choisies au hasard, et, plus je me documente, plus j’ai l’impression que le graal est un dionysos mis en coupe. Mais c’est évidemment passé par un filtre culturel et spirituel chrétien.

En occident, on a l’antiquité nordique qui nous parle du chaudron à hydromel d’Ymir contenant pouvoir d’inspiration et sagesse, dont la renommée est celle d’un Vas Hermétis opérant des transformations. On a le panier de Gwyddno Gahanhir sur l’île de Bretagne, nourrissant des centaines d’hommes avec le casse croûte d’un seul. Le barde Taliésin décrit le vol d’un vase précieux par Arthur. Cuchulainn chez les celtes le conquiert deux fois, comme héros civilisateur, dieu agraire et roi des morts allé et revenu de l’autre monde. (p. 35)

Il y a un questionnement passionnant qui propose une complémentarité de deux approches, entre le millénarisme joachimiste et la dimension gnostique chrétienne dans l’oeuvre de Robert de Boron, notamment avec les réserves et les observations de Martin Aurell sur ces sujets. (p. 48-49). Évidemment que ça m’intéresse car ça nous rapproche cette fois ci du royaume millénaire de Jérôme Bosch et de la thèse de Fraenger, et des travaux de Vaneigem sur le Libre Esprit (et de Jacques Combe ou Roger Lewinter, dans une moindre mesure).

La forte présence de la thématique de la trinité dans le Perceval de Chrétien de Troyes serait sans doute due au théologien Achard de Saint Victor, qui baptise la fille d’Aliénor d’Aquitaine en 1161 à Domfront, et qui écrit « De l’unité de Dieu et de la pluralité des créatures » et « De Trinitare ». (p. 79)

Certains voient dans le graal un symbole féminin : sein qui nourrit ou utérus qui enfante, à condition qu’on le féconde. Ce qui tombe bien car la terre stérile et dévastée attend le chevalier élu pour retrouver sa fécondité perdue. On cherche donc à reconstituer un état paradisiaque. (p. 83)

On peut énumérer trois thèses concernant le graal. La première est chrétienne et liturgique, où le graal est une coupe dans laquelle le Christ but au moment de la Cène, et que Joseph d’Arimathie utilisa pour recueillir le sang du Christ crucifié. La seconde est rituelle et païenne, renvoyant à un culte de la fécondité et de la végétation, le graal étant entre autres une corne d’abondance ou un chaudron. La troisième est celtique parle d’analogies concernant le graal et le chaudron de Dagda, la lance avec celle de Lug, etc. Par ailleurs chez les Scythes on trouvait quatre objets d’or : la coupe cultuelle (fonction sacerdotale), la hache flèche ou lance guerrières (fonction royale), le joug et la charrue (fonction nourricière). Chez les Tuatha de Dannan, en Irlande, il y a quatre villes où ce peuple mythique apprend la science et la magie : à Failias et sa pierre de Fail qui crie quand un roi prend la souveraineté de l’Irlande, à Goirias et son épée de Nuadu qui blesse à mort, à Findias et sa lance de Lug qui le rend invincible à Murias et son chaudron de Dagda prodiguant l’abondance. Les objets du cortège du graal reprennent une tripartition chère à Dumézil : la lance et l’épée pour la fonction guerrière, le graal pour la fonction religieuse, le tailloir d’argent pour la fonction nourricière. (p. 84-85)

Et je ne peux m’empêcher d’être étonné devant la ressemblance du mythe d’Avalon avec le jardin des délices de Jérôme Bosch. Avalon, l’île aux pommes, lieu de séjour des héros celtes, jardin paradisiaque, verger sacré toujours florissant, où vivent neuf soeurs sous la conduite de Morgane, pouvant se métamorphoser en oiseaux, et où il règne une paix et un printemps éternels, où les arbres portent fleurs et fruits en toute saison, jardin des pommes symbolisant la fertilité et l’abondance, peuplé de fées, verger périlleux qu’on retrouve dans les textes. (p. 91)

Il est dit qu’à sa mort Arthur est transporté vers le soleil couchant en avalant la lumière. (p. 94) Or la procession du graal à laquelle assiste Perceval est un festin de lumière. Il y a tout une imagerie de banquet là-dedans. Le graal lui-même était un objet où l’on mettait des ingrédients pour s’y servir, pareil pour le tailloir en argent, tous deux portés par deux belles dames. Quand il arrive, il produit une lumière si intense qu’on ne voit plus celle des bougies, comme le soleil levant efface les étoiles. Il y a donc cette idée de manger la lumière, avaler la lumière, digérer la lumière. (p. 101) Étrange parenté entre le verbe avaler et le nom d’Avalon, surtout à cause de cette pomme d’Adam qu’on a dans la gorge. Mais Perceval est un naïf, il n’ose poser aucune question sur cette procession, ni ce que c’est, ni à qui elle est destinée. Passant la nuit dans le palais aventureux, il refuse la demoiselle qui vient honorer sa couche et se réveille le lendemain dans un pré désert, le château et le reste ayant disparu. Autre référence digestive dans Le Conte du Graal de Chrétien de Troye : quand Gauvain s’évade du château de Champguin : guin en latin renvoie à gula (goule) de la racine indo-européenne gwel qui signifie avaler. Quand il apprend qu’il y a en fait vu Ygerne, sa mère et sa soeur, il revient au château et offre à cette dernière une petite émeraude du pays de l’autre rive. (p. 104)

Les châteaux de l’au-delà où se passent le aventures de Lancelot, Gauvain, Galaad, pour citer ces exemples, sont riches, puissants, inaccessibles, bâtis sur le roc, surmontés d’une haute tour, environnés d’une eau hostile très difficile à franchir par des moyens humains, défendus par des interdits et gardés par des lions ou des chevaliers hostiles, et des épreuves s’y produisent auxquelles les héros doivent échapper, même si leur séjour à l’intérieur est très agréable, servi par de gracieuses demoiselles dévouées aux héros, et habité par des personnages disparus du monde vivant, d’étranges rites sacrés s’y déroulent et les héros méritants peuvent recevoir l’illumination après la contemplation de figures célestes. Palais de la Merveille, Château Aventureux, Palais Spirituel, Corbenic ou cité de Sarraz, pour Georges Bertin voilà des transpositions du thème avalonien de l’au-delà celtique, incorporant notamment des influences orientales. (p. 107)

Concluant sur ce thème, je cite Georges Bertin : « Alors, le château aventureux figure d’une architecture céleste, certes, mais dans la mesure où c’est bien de la construction de notre temple intérieur qu’il s’agit, est le symbole et la figure récurrente et pérenne de l’aspiration « célestielle » du pèlerin de l’absolu qui sommeille en chacun. À chacun son Avalon, en quelque sorte. » (p. 114)

On a dit que le graal était l’utérus qui nous enfante, mais il est aussi lié au tombeau. Comme la mère-terre, elle nous fait naître et on retourne en son sein à notre mort. (p. 129) Je faisais moi-même le rapprochement avec Dionysos et le culte de la terre-mère chez les Grecs (cf : Maria Daraki), et je découvre plus loin que Georges Bertin le fait lui-même, quand il mentionne la Grande Déesse qu’évoque Homère dans ses fameux vers : « C’est la terre que je chanterai, Mère universelle aux solides assises, aïeule vénérable qui nourrit sur son sol tout ce qui existe ; tous les êtres qui marchent sur son sol divin, tous ceux qui nagent dans la mer, tous ceux qui volent, se nourrissent de ta richesse. Grâce à toi les hommes ont de beaux enfants et de belles moissons, ô Souveraine ! C’est à toi qu’il appartient de donner la vie aux mortels, comme de la leur reprendre. Heureux celui que tu honores de ta bienveillance ! il possède tout en abondance. Pour lui la glèbe de vie est lourde de récolte ; dans les champs, ses troupeaux prospèrent et sa maison se remplit de richesses. Ils gouvernent avec de justes lois une cité où les femmes sont belles ; la grande fortune, ainsi que l’opulence suit leurs pas. Leurs fils brillent d’une joyeuse et vigoureuse jeunesse ; leurs filles, leur coeur content, jouent dans les danses fleuries et bondissent parmi les tendres fleurs des prés : voilà le sort de ceux que tu honores, déesse auguste, divinité généreuse. / Salut Mère des Dieux, épouse du Ciel Étoilé ! Daigne de ta bienveillance m’accorder pour le prix de mes chants, une vie qui plaise à mon coeur ! Pour moi, je penserai à toi dans mes autres chants ! Homère. » (p. 132)

Avalon et Naturisme : « Notre recherche nous a amené à identifier nombre de lieux d’exercice du naturisme aux USA, au Canada, aux Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande, en Allemagne… nommés Avalon. Le lien avec la nature originelle et le repli en son sein, dans une vie qui se veut à l’état originel hors des contraintes d’une société mécanisée est ici à mettre en correspondance avec le mythe du paradis celtique dont il est une des formes du ruissellement, au sens durandien. » (p. 130)

Le mot forêt tire son origine du latin for-foris qui signifie éloigné, étrange, et qui a également donné foreanus: étranger. Ermite provient du radical indo-européen ER II (ere) qui indique une idée de séparation, et a donné le grec eremos : désert. Et en vieux français erme d’où ermir : rendre désert. Notion procédant de RTÉ : sans, dans le sens de la privation. Désert et ermite renvoient donc à une même idée de mise à l’écart et de coupure du monde. (p. 150) C’est dans la forêt qu’on fait l’expérience de l’étrangeté et de ses créatures : monstres, bêtes, forestiers obtus et nains difformes. C’est le lieu de l’initiation et de la transformation, où les ermites conseillent les chevaliers, à l’ombre des regards et de la civilisation. Étrangeté et ensauvagement. (p. 152)

Dans le prologue du Grand Saint Graal, le clerc qui reçoit la mission d’écrire ces aventures à la gloire de la sainte Trinité, raconte avoir été conduit en forêt par une bête étrange pour retrouver un manuscrit perdu. Ils rencontrent un ermite qui l’héberge une nuit en son ermitage puis le conduit au Pin des Aventures où jaillit une fontaine au sable rouge comme sang, à l’eau froide comme la glace, et qui avait trois fois par jour la couleur de l’émeraude et l’amertume de la mer : on reconnaît les couleurs de la Trinité. Georges Bertin : « Ils passent devant la fontaine singulière et, près du lac de la reine, trouvent un ermitage pour y passer la nuit. Dans une chapelle, ils rencontrent un démoniaque qui se nourrit d’herbes et de racines, il s’agit d’un ermite revenu à la sauvagerie. Après l’avoir délivré des démons, l’auteur célèbre la messe et a la vision d’un homme qui verse des pommes et des poires en son sein. À son réveil, l’homme est là en chair et en os avec ses fruits, il en donne à l’ermite et ils sont nourris par la fontaine pendant neuf jours. C’est ensuite que l’auteur, ayant retrouvé le manuscrit disparu, commence à écrire, comme si son passage par la vie érémitique avait été propédeutique à sa mission sacrée, la rencontre avec l’ermite ayant été initiée par cette bête singulière figure de la sauvagerie, comme si l’accès au spirituel ne pouvait être donné sans la violence d’une intrusion dans l’animalité, thème cher aux gnostiques. » (p. 155)

Chrétien de Troyes vivait à la cour d’Henri II Plantagenêt et sa femme Aliénor d’Aquitaine (petite fille de Guillaume IX d’Aquitaine, prince des troubadours), les souverains les plus puissants de leur temps, il côtoie Marie de Champagne (fille d’Aliénor), qui lui commande la matière de ce roman écrit « à la gloire de la dame ». Comme Aliénor sa mère, Marie de Champagne est connue pour avoir dirigé une cour d’Amour occitane. Celles-ci instituaient un code de conduite dans le domaine de l’Amour, comme le fit la Table Ronde d’Arthur en matière de vertus chevaleresques. (p. 178)

Paul Zumthor remarque que les romans arthuriens s’enracinent dans des récits légendaires et folkloriques d’origine celtique dans certains cas, colportés par des récitants ou conteurs itinérants. Mais ce monde légendaire était rejeté par les ecclésiastiques comme survivance païenne, inspirés par le démon. La chose intéressante c’est qu’à partir de 1100, ils refont surface. (p. 179) Peut-être pour des raisons démographiques liées à la poussée paysanne. Et je rajouterais que le XIIè et XIIIè siècles témoignent de surcroît de l’apogée du christianisme, par exemple avec les constructions de cathédrales, les fondations massives d’abbayes cisterciennes, les croisades, ou encore les débuts de l’inquisition. Observation : serait-ce un retour du refoulé? L’expression d’un style de vie héroïque celtique toujours présent dans les esprits, mais qui doit se déguiser, voire se christianiser afin de se manifester? Chassez le naturel il revient au galop.

Georges Bertin résume son propos : « La capitale du Domfrontais, autrefois Domfront en Passais et son formidable château fort sont de fait le noeud de toute l’affaire. » (p. 187) Comme son nom l’indique le Passais est un lieu de passage, région de collines et de landes sauvages, située entre Maine, Anjou, Bretagne et Normandie, dotée d’une ligne de crête culminant à près de 300 mètres d’altitude et formant une ligne de défense naturelle entre nord et sud. Le pape Saint Innocent y envoie au VIè siècle des moines comme Fraimbault, Constantien, Ernier, Bômer, Ortaire, Auvieu. Le roi Louis IV érige en 942 la seigneurie de Domfront (et de Bellême) entre autres pour empêcher l’expansion normande vers le sud, contenir les Bretons qui occupent les rives de la Mayenne, et dont le château est construit vers 1020 sur un promontoire rocheux. À la mort de Guillaume le Conquérant (duc de Normandie en 1035, roi d’Angleterre en 1066, mort en 1087), après avoir subit le gouvernement écrasant de Robert de Bellême, les habitants se révoltent et donnent Domfront à Henri Ier Beauclerc, troisième et dernier fils de Guillaume, sans héritage depuis la mort de son père. Il s’en souviendra puisqu’en 1100, en devenant roi d’Angleterre à son tour à la mort de son frère Guillaume le Roux, et duc de Normandie en 1106, après sa victoire contre son autre frère Robert Courteheuse à la bataille de Trinchebray, il en fera sa capitale de coeur et sa place forte. On verra défiler à cette cour l’élite intellectuelle du temps, dont Geoffroy de Monmouth, l’auteur des Prophéties de Merlin, Histoire des Rois de Bretagne, et Vie de Merlin (1134-1150). À la mort d’Henri Ier en 1135, Henri II Plantagenêt lui succède, Domfront étant une place stratégique entre le nord et le sud de son futur « empire », naissant lorsque Aliénor d’Aquitaine, alors femme du roi Louis VII, se marie avec lui en 1152. Chrétien de Troyes lui-même est attaché à Marie de Champagne, la fille d’Aliénor, cette dernière étant le principal commanditaire des romans arthuriens (petite fille de Guillaume IX, le prince des troubadours, précurseur de l’amour courtois). De même Achard de Saint Victor baptisa à Domfront la petite Aliénor future reine d’Espagne en 1161, lui qui écrivit entre autres De Trinitaire et qui influença sans doute le motif trinitaire omniprésent dans les romans arthuriens : en témoignent par exemple les trois tables (celle de la Cène du Christ, celle du Graal de Joseph d’Arimathie, et la Table Ronde), ou les trois monts (mont Saint Michel, mont Dol, et Tombelaine). C’est ici que Georges Bertin identifie Saint Fraimbault de Lassay à Lancelot du Lac, dont les noms signifient la même chose (porteur de lance du lac). L’ancêtre d’Aliénor, Adélaïde d’Aquitaine, était la femme de Hugues Capet, et ce dernier est acclamé roi des Francs devant la tombe de saint Fraimbault. Elle et son mari Henri II Plantagenêt régnant alors sur l’Angleterre et les celtes, ils devaient se concilier ces peuples par des gestes symboliques : en magnifiant par exemple les exploits d’Arthur, qui résista aux saxons, et en se réclamant de sa légitimité. L’invention des tombes d’Arthur et de Guenièvre à Glastonbury s’inscrit dans ce projet, de même que la rédaction des romans arthuriens participe aux rivalités entre les familles Capétiens et Plantagenets, dans lesquelles Aliénor d’Aquitaine joue un rôle prépondérant. C’est ainsi que les lecteurs des romans de la Table Ronde, selon Georges Bertin, lisaient dans ces histoires des démêlés plus contemporains : Henri II face à Louis VII, ou Arthur face à l’empereur, suzerain auquel il doit tribut, jusqu’à entrer en guerre avec lui. Cela peut éclairer la prophétie du léopard appliquée à Lancelot : le léopard a joué un rôle dans l’évolution des armoiries des Plantagenets, s’opposant souvent au lion, animal royal (Michel Pastoureau). (p. 185-192)

Dans la thèse de Georges Bertin, il y a un personnage central : Aliénor d’Aquitaine ; un lieu central : Domfront ; une constellation de personnages : les saints ermites du Passais ; une constellation de lieux : les paysages du bocage normand ; ainsi que les abbayes normandes. Bien sûr, il affirme aussi que le terrain sur lequel ont poussé les romans arthuriens comprend aussi Dol-Combourg, le mont Saint Michel, etc. Il cite de nombreuses études qui montrent bien que la forêt de Brocéliande ne peut en aucun cas être identifiée à Paimpont. Par exemple le fait que les textes la situent au bord de la mer de Cornouailles (la Manche) et dans les marches de la Petite Bretagne (et non aussi avancée dans les terres bretonnes). La fontaine de Barenton de Paimpont ne correspond en presque rien aux textes, située en dehors de la forêt, et où l’on trouve un pin, une chapelle, etc. Le Val sans Retour est une pure invention du XIXè siècle, comme il a d’ailleurs été déplacé de 1840 à 1860 au lieu où on le visite aujourd’hui. Le tombeau de Merlin déçoit beaucoup de visiteurs, alors qu’il s’agit de toute façon d’une grotte, nullement de quelques pierres comme on peut le voir à Paimpont. On peut le situer par contre, bien plus sur le mont Dol, etc. Ceci est défendu par Christophe Déceneux qui reprend à mon avis entre autres les travaux de Guillaume Kerfontaine.

Fin de l’ouvrage, citons Georges Bertin : « Pour nous, campée sur les hauteurs boisées des Marches de Bretagne, l’antique forêt de Brocéliande… s’étendait de Bellême à Vannes et du Mans à Avranches, voire à Fougères. En témoignent toponymes, légendaire, hagiographies, et traces laissées dans les imaginaires locaux. En attestent éléments historiques, archéologiques, géographiques, hagiographiques, folkloriques et l’histoire religieuse et politique de la Région des marches. » (p. 237)

« De Quête du Graal en Avalon… Elle reste pour nous un perpétuel lieu d’initiation. »

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